Parentalité et couple : pourquoi l’un mange toujours l’autre (et comment rééquilibrer)
Vendredi, 20 h 15. Les enfants sont enfin couchés. Sarah s’assoit sur le canapé, Karim la rejoint avec deux assiettes.
« Tu as signé le mot pour la sortie de Lina ? – Oui, il est dans son cartable. – Ah, et pour le dentiste de Malo, j’ai appelé, ils n’ont rien avant mars. – Ok. » Silence. Chacun sort son téléphone. À 21 h, ils se disent bonne nuit.
Sarah et Karim (prénoms modifiés) m’ont raconté cette soirée en séance, en riant à moitié. « On a passé une heure ensemble, et je pourrai vous réciter l’emploi du temps des enfants, mais je n’ai aucune idée de ce que Karim a dans la tête en ce moment », m’a dit Sarah. Karim, lui, a ajouté quelque chose qui m’a marquée : « Moi, je croyais qu’on allait bien, on ne se dispute jamais. »
Ce glissement, je le vois dans presque tous les couples qui deviennent parents. Et je voudrais vous en proposer une lecture un peu différente de celle qu’on entend d’habitude.
Ce n’est pas l’enfant qui mange le couple
On dit souvent que « les enfants ont tué notre couple ». Je ne suis pas d’accord, et je ne veux pas que vous repartiez avec cette idée. Votre enfant n’est pas un concurrent de votre conjoint(e).
En thérapie systémique, on regarde une famille comme un ensemble où plusieurs relations coexistent. Dans votre maison, il y a au moins deux fonctions bien distinctes : le duo de parents, qui s’occupe des enfants, et le duo de partenaires, qui s’aime, se désire, se soutient. Ces deux fonctions ne sont pas ennemies. Mais l’une fait beaucoup de bruit et l’autre est silencieuse.
Un enfant qui a de la fièvre, un devoir à finir, un cauchemar à trois heures du matin : tout ça réclame de l’attention tout de suite. Votre couple, lui, ne pleure pas et ne vous réveille pas. Il attend, patiemment, et c’est justement pour ça qu’on le repousse toujours à « plus tard ».
Où en est votre curseur ?
Je ne vais pas vous donner un test avec un score, mais j’aime proposer aux couples quelques repères, à observer sans se juger. Prenez-les comme des questions posées à voix douce, un soir où vous êtes tous les deux disponibles.
Quand avez-vous eu, la dernière fois, une conversation d’au moins un quart d’heure sans prononcer le prénom d’un enfant ? Combien de fois cette semaine avez-vous dit « on verra ça plus tard » à propos d’un moment à deux, d’un câlin, d’une soirée, d’une envie ? Est-ce que l’un de vous deux se sent surtout regardé comme un parent efficace, plutôt que comme une personne ? Et enfin, est-ce que l’un des deux s’endort en ressentant de la rancœur, de la fatigue ou de la solitude, sans savoir comment le dire ?
Si vous répondez « pas récemment » à plusieurs de ces questions, ce n’est pas une catastrophe. C’est une indication que votre curseur penche très fort du côté parental, et que vous pouvez le ramener sans tout bouleverser.
La charge mentale, le vrai grain de sable
Il y a un facteur dont on parle trop peu, parce qu’il est invisible : la charge mentale parentale. Ce n’est pas seulement « qui fait quoi », c’est « qui y pense ». Qui sait que le carnet de santé doit être à jour, que les chaussures de Malo sont trop petites, que la fête de fin d’année demande un gâteau ?
Dans beaucoup de couples que j’accompagne, cette charge repose sur une seule personne, et c’est encore souvent la mère, mais pas toujours. Ce n’est pas un procès, c’est un constat : quand on porte tout dans sa tête, on n’a plus de place pour le désir. Je le dis souvent : la libido n’a rien à voir avec l’amour que vous portez à ton partenaire, elle est parasitée par la fatigue mentale. Difficile d’avoir envie de quelqu’un quand on se sent seul(e) à gérer la maison, même si ce quelqu’un est adorable.
Un point pratique qui change beaucoup de choses : plutôt que de demander à l’autre de « vous aider », partagez des domaines entiers. Toi, tu es responsable de tout ce qui touche à la santé des enfants, de la prise de rendez-vous au suivi. Moi, je m’occupe de l’école, de A à Z. Quand quelqu’un est propriétaire d’un domaine, il n’a plus besoin qu’on lui rappelle quoi faire, et l’autre peut enfin souffler.
Réinjecter du couple, sans culpabiliser
Voilà la question que j’entends le plus : « D’accord, mais concrètement, avec nos emplois du temps ? » Je vous propose des pistes petites et réalistes, parce que les grands week-ends romantiques, dans la vraie vie, n’arrivent presque jamais.
Commencez par un rituel minuscule. Dix minutes le matin avec un café, ou dix minutes le soir avant de vous coucher, où l’on ne parle ni des enfants ni de l’organisation. Pas de grande conversation, juste une vraie question : « Qu’est-ce qui t’a fait plaisir aujourd’hui ? »
Ensuite, quand vous dites « plus tard », donne une date. « On en reparle » ne vaut rien, « samedi soir, après que les enfants dorment » est un engagement. Cette petite précision change la manière dont l’autre reçoit votre parole, et la manière dont vous vous tenez à vous-même.
Enfin, acceptez de déléguer les enfants sans vous sentir coupable. Une soirée chez les grands-parents, une baby-sitter, l’échange de garde avec un autre couple d’amis. Cette culpabilité-là, je la vois beaucoup, et elle n’est pas toujours justifiée : vous n’abandonnez personne, vous prenez soin de ce qui tient la maison debout.
Et puisque le mot fait peur, un mot sur l’intimité. Elle ne se réduit pas à la sexualité : elle commence par se toucher, se regarder, se raconter. Il n’y a pas de norme sur la fréquence, seulement une question : est-ce que chacun de vous deux se sent encore désiré et en sécurité auprès de l’autre ?
Il y a aussi un bénéfice que les parents oublient : un couple qui va bien est le premier cadeau que vous faites à vos enfants. Une parentalité positive ne veut pas dire être disponible à 100 % pour eux. Elle veut dire leur montrer, jour après jour, à quoi ressemble un lien qui se soigne. Et la relation parent-enfant s’en trouve apaisée, parce que des adultes plus sereins sont des adultes plus patients.
Et si ça fait déjà longtemps ?
Parfois, le curseur est resté bloqué pendant des années. Les non-dits se sont accumulés, chacun s’est replié dans son coin, et l’un des deux dit : « Je ne sais plus si je t’aime encore ». Là, on n’est plus dans un petit déséquilibre : on est dans un couple en crise, et je préfère le nommer sans le dramatiser ni le minimiser.
Ce que j’observe, c’est que beaucoup de couples attendent que ça devienne insupportable avant de demander de l’aide, alors que la thérapie de couple marche souvent mieux quand il reste encore de la tendresse à retrouver. Sauver son couple ne consiste pas à revenir à l’avant-enfants, mais à construire une autre forme de lien, adaptée à la famille que vous êtes devenus.
Et maintenant ?
Si cet article a fait écho chez toi, ne cherche pas à tout changer ce soir. Choisis un repère, un geste, une question à poser.
Dans mon cabinet de Saint-Mathieu-de-Tréviers, près de Montpellier, ou en visio, j’accompagne les couples qui se sentent devenus deux excellents co-parents et qui veulent redevenir deux partenaires. En tant que thérapeute conjugale et familiale, je travaille aussi bien en thérapie de couple qu’en thérapie familiale, selon ce dont vous avez besoin, et je propose aussi des programmes en ligne pour avancer à votre rythme.
Le lien, ça s’apprend, et ça change tout. Y compris quand on a une pile de linge à plier et trois rendez-vous à caler.

